Madrugadas Salvadoreñas, partie 2/2

Emma Fraser-Bell

Photographies Clare James

Photographies aquatiques Rudy Ortiz et Piolo Flores

Accablées par les 26 heures de voyage, nous nous sommes installées dans la chambre de notre auberge de jeunesse, et, à tour de rôle, pris une douche froide qui fut un soulagement bienvenu face à cette chaleur à laquelle nous étions si peu habituées. Nous nous sommes habillées, laissant derrière nous le calme de notre chambre, nous forçant à sortir dans la nuit bondée pour le taco vite fait d’un marchand ambulant. Nous avons pris une bière chacune, quelque part le long de la route, et un café dans une petite tienda, prêtes pour la matinée qui s’annonçait. Nous sommes rentrées à l’auberge, pas si différentes de deux lapins ébouliez par les phares.

Nous avons bu nos bières lovées dans les hamacs de l’auberge, en écoutant du reggaeton. L’effet des bières glacées était instantané. A ce moment-là j’ai vraiment ressentie le fait que j’étais bien arrivée au Salvador. Nous l’avions fait! Mon rêve de voyage était devenu une réalité, il ne me restait plus qu’à surfer. De retour dans notre chambre, nous avons waxé nos planches afin qu’elles soient fin prêtes car nous voulions nous lever très tôt. Nous avons sombré dans le sommeil alors que nous étions parties dans quelques conversations qui n’avaient pas de sens logique, tandis que les sons de la nuit résonnaient à travers les murs de l’auberge.

Je me suis réveillée le lendemain à 5h du matin avec le réveil. J’étais pleine d’adrénaline! A cette heure matinale, le ciel était encore noir et il n’y avait pas une seule âme alentours. La rue avait radicalement changé d’aspect comparée aux 8 heures précédentes. Les clubs avaient fermé et le silence avait maintenant remplacé le reggaeton. Pas un murmure, sauf le bruit des oiseaux qui chantaient en choeur l’aube qui point et les chiens des rues d’El Tunco qui grondaient dans leur sommeil depuis leurs caniveaux.

Incertaines de la direction à prendre pour nous rendre à la plage et sous l’effet de cafés plus forts que d’habitude, nous nous sommes promenées dans la rue déserte, guidées uniquement par le bruit de la mer et les réverbères vacillants. Evitant le verre brisé et respirant des odeurs inconnues, nous avons finalement aperçu la plage.

Au bout du chemin, j’ai repéré la vague: Sunzal. Un long point break en droite qui déroulait nous faisait face au loin, affichant un joli mètre vingt. Il y avait une longue rame jusqu’au pic. Quelques autres lève-tôt se dirigeaient vers le rivage. Voyant cela, nous sommes vite retournées à l’hotel, ingurgitant le fond granuleux de notre café. Nous avons enfilé nos maillots de surf et nous sommes enduites de crème solaire, tout ça en 5 minutes. C’était un changement bienvenu dans le rituel qui consiste à recouvrir chaque centimètre carré de mon corps d’épais néoprène. Le calvaire du surf en combinaison était devenu une seconde nature chez moi, c’est pourquoi j’ai accueilli cette alternative avec un sourire et un profond soupir de gratitude. Nous avons attrapé nos planches, l’excitation était palpable.

Je suis toujours un peu inquiète lorsque je surfe sur un nouveau spot, que ce soit à la maison ou lors d’un lointain voyage. Surfer sur un tout nouveau spot, au Salvador, c’est quand même bien, mais mon cœur avait un rythme assez inhabituel lors de cette première matinée de surf.

Nous sommes revenues à la plage par le même itinéraire, la rue s’était éclairée avec le lever du soleil. Une lumière rose et brumeuse y rayonnait, éclairant des éclats de verre, soulignant la voie à suivre. Alors que nous rigolions, les chiens de la rue se levaient pour nous accompagner. Arrivées à la plage, nous avons grimpé sur les roches volcaniques, trébuchant et glissant.

Nous avons atteint le rivage et crié lorsque nous avons sauté dans l’eau chaude. Un cri de bonheur, pur et implacable. Ramer est tellement plus facile sans le poids du néoprène sur le dos. Je me sentais glisser dans l’eau sans effort à chaque coup de rame. À la vue du pic, nos visages resplendissaient de joie, avec un soupçon d’incrédulité. C’est la perfection qui nous attendait, un droite qui déroulait magnifiquement sur des centaines de mètres. Le soleil s’était levé sur les eaux glacées et il n’y avait pas encore un souffle de vent. Le ciel du matin était marbré de nuances roses et dorées. Nous sommes restées à l’eau pendant 4 heures le premier matin. Nous sommes revenus seulement à l’auberge pour avoir de l’eau, de la nourriture et un endroit où reposer nos membres lourds. De grands sourires sur nos visages.

Clare et moi avons surfé certaines de nos plus grosses vagues ici. Je l’ai vue rider de très longues vagues comme que je l’avais jamais vue faire auparavent. Ces vastes murs d’eau nous ont parfois submergés, alors que d’autres nous ont permis de danser sur leur surface glassy et parfaite. Pendant tout ce temps, le récif et toute la vie marine en dessous s’acquittaient de leurs rituels quotidiens. Alors que j’étais assise sur ma planche, des tortues surgissaient juste à côté de moi pour respirer avant de plonger et de retourner à leurs aires d’alimentation. Rentrant chez eux, les pélicans rasaient la surface des vagues, jetant leurs charmes éthérés sur tous les nouveaux arrivants sur ces rives. Il y avait aussi des poissons fuyant leurs prédateurs, brisant la surface de l’eau et sautant, créant un sentiment de panique et d’excitation pour le prédateur qui les avaient pris en chasse.

Nous avons surfé jusqu’à ce que nos corps soient douloureux et que notre esprit ait soif de quelque chose de nouveau, de quelque chose de frais. Nous faisions des sessions de 3 à 4 heures chaque matin. Nous retournions à la pension boire le plus de jus de papaye possible, dévorer un petit-déjeuner local typique, ranger nos sacs et nos planches, et nous repartions pour un autre surf à l’heure du déjeuner, puis un autre surf le soir, si le vent s’est calmé.

C’était le paradis. Le voyage parfait. Rapidement, je tombais complètement amoureuse de ce pays, de sa nourriture, de ses fruits, de ses habitants, de ses vagues, de son océan. Dans l’eau, nous avons rencontré des locaux amicaux et accueillants, désireux de nous aider tout au long de notre parcours de surf. Tout le monde se surveillait dans l’eau; des sifflets retentissaient depuis des pics plus éloignés quand un set arrivait.

Nous nous sommes rassasiées jus de papaye et de pupusas. Même si j’ai adoré cette vague, nous avons remballé les sacs et tracé plus loin sur la côte. Nous avons passé le reste de notre temps entre quelques autres petites villes offrant toutes des point breaks incroyables et massifs où les vagues se brisaient sur des plages bordées de blocs de roches. J’ai dû sortir de ma zone de confort. Quand j’ai réalisé à quel point j’étais loin de cette zone de confort sécuritaire, catapultée dans l’inconnu, détachée de la sécurité de la vie familiale, j’ai eu l’impression d’avoir atteint le bonheur suprême.

J’ai eu des jours où je ne pensais ne pas avoir le niveau; quand les vagues ont grossi et que les sets ont vraiment marché au loin. En regardant à travers le belvédère d’une cabane dans les arbres nichée au sommet des palmiers, dans une ville plus au nord d’El Tunco, je contemplais les vagues qui étaient très fortes. La terreur me gagnait peu à peu. Mes pensées étaient embuées et je sentais la panique arriver.

J’ai ramé avec l’aide d’amis et de locaux rencontrés au cours de ce voyage de rêve au Salvador. A l’eau, j’ai ramassé comme jamais. J’ai pris sur la tête des sets qui décalaient, et, malgré ces déconfitures et les coups que pouvaient prendre mon égo, j’ai pris certaines des meilleures vagues de ma vie. Cela pourrait bien être dû au courage, à la détermination et, plus probablement encore, à l’obstination nécessaires pour apprendre à surfer par temps froid. Peut-être que braver ces eaux glacées avait été utile. En toute honnêteté, je pense que cela a certainement joué.

Le Salvador m’a changé. Je pense qu’il est impossible de ne pas être différente, même légèrement, après des voyages dans ces destinations uniques. Comment cela ne serait-il pas? Voyager dans un pays aux habitants incroyablement attentionnés, gentils et beaux,  qui peut se venter d’un climat tropical, d’une faune riche, de fruits frais et de plats locaux délicieux, et bien sûr de vagues parfaites, ne peut que vous changer à jamais.

Non seulement El Salvador, mais en général, le surf et les voyages m’ont changé. Cela m’a forcé à sortir de mon moi timide et anxieux pour un individu plus ouvert. Prendre la chute dans l’inconnu est, à mon avis, la meilleure idée.