Joana Andrade, la big wave rideuse d’Ericeira

Une interview d’Alexandra yurchenko

Votre coeur s’arête-t-il de battre lorsque vous regardez les monstres de Nazaré se lever devant vos yeux? Ici, le gigantisme et la puissance des éléments ne laissent aucune place aux illusions indivualistes et les remplacent par un sentiment de peur primaire et d’impuissance. Contrairement à nous, simples spectateurs, qu’en est-il de ceux qui osent regarder ces monstres dans les yeux et tentent de surfer les plus grosses et puissantes vagues de la planète?

La portugaise Joana Andrade, d’Ericeira, fait partie de ces casse-cou qui se sont fait remarqué par le petit monde du « Big Wave Surfing » en 2013, lorsqu’elle a surfé une vague de 10 mètres à Papoa Beach à Peniche, au Portugal, vague qui lui a permise de figurer sur la liste des prétendants au Billabong XXL, ​​cette année-là.

Depuis, elle fait régulièrement partie de la liste des plus grosses vagues surfées et fait concours au prix « Red Bull Queen of the Bay » qui se déroule à Waimea Bay, à Hawaii, aux côtés de grandes championnes, telles que les hawaïennes Paige Alms, actuelle championne du monde de grosses vagues et Keala Kennelly.

J’avais cette envie de me mettre dans la tête de quelqu’un qui jouait entre la vie ou la mort à chaque fois qu’elle surfait une grosse vague. Je suis donc partie au Portugal.

Là-bas, je me retrouve rapidement en train de siroter une Sagres (bière portugaise locale) à Ribeira d’Ilhas où se déroule cette année une des séries qualificatives du Billabong Pro, en attendant que Joana me rejoigne.

Alors que le soleil se couche sur les eaux froides de l’Atlantique, un des meilleurs surfeurs portugais, Frederico Morais, continue de faire des turns sur les vagues, au milieu des surfeurs locaux et des touristes.

Joana me rejoint directement après sa session de surf. En regardant cette femme délicate, on est étonné d’imaginer qu’elle dirige une école de surf qu’elle a fondée il y a quelques années, et qu’elle surfe dans du très gros ! Mais quand il s’agit de grosses vagues, Joana fait remarquer que ce n’est pas une question de force physique, mais de puissance mentale et de confiance en son propre instinct, avec une pointe de chance.

Alors que nous commandons des bières fraiches et que nous nous installons, nous commençons à échanger et je me rend compte que ce n’est pas tant son amour pour l’océan qui a conduit Joana au surf de gros, mais surtout ce désir en elle de fleurter entre le contrôle absolu et une totale vulnérabilité, motivations beaucoup plus complexes et controversées.

“Je suis née et j’ai grandi à Carcavelos (une ville balnéaire située juste à l’extérieur de Lisbonne). Quand j’étais adolescente, mes parents craignaient que je ne grandisse pas suffisamment et m’ont donc emmené voir des médecins qui m’ont recommandé de faire du sport”, se souvient Joana. “J’ai tout essayé, du karaté au basket-ball et à l’équitation. À l’époque (au milieu des années 90), le surf n’était pas à la mode avec cette ambiance hippy facile à vivre qui l’entourait. À l’époque, c’était un sport risqué et les enfants qui surfaient faisaient souvent partie des gangs. Mes parents n’en étaient pas fans et pourtant c’est exactement ce que j’ai décidé de faire.” (Sourire).

Était-elle une enfant rebelle? “Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours été une emmerdeuse.” (Rires). Joana poursuit en racontant une histoire qui illustre parfaitement le genre d’obstination que ses parents ont dû affronter. «Je me suis noyée deux fois dans ma vie, et aucun de ces deux évènements ne s’est passé pendant le surf. Un jour, alors que j’étais encore enfant, j’étais très en colère contre mes parents et j’ai décidé de leur donner une leçon. Alors, j’ai plongé dans la piscine, j’ai décidé de ne pas remonter et je suis restée là, tout en bas, en retenant mon souffle… jusqu’à ce que je me noie et qu’ils me sortent de là, inconsciente ». Tandis qu’elle raconte l’histoire, elle ne semble avoir pas le moindre regret mais au contraire, en semble presque fière. Je me dis que ces techniques d’apnée qu’elle a développées dans son enfance doivent lui être bien utiles à l’heure actuelle. “Eh bien, j’ai déjà réussi à retenir mon souffle pendant environ 6 minutes au cours d’une des pratiques de méditation et de respiration” – me dit-elle avec fierté.

Je lui demande quel âge elle avait quand elle est devenue accro au surf.

“J’avais probablement 14 ans, j’avais deux copines avec lesquelles je surfais pour le plaisir jusqu’à ce que je commence à faire de la compétition.” Joana a été compétitrice pendant près de 14 ans, en commençant au niveau régional et en progressant vers des compétitions nationales et européennes. À 17 ans, elle remporte la 4e place du championnat européen junior, puis devient vice-championne nationale en 2002/2003. Joana a passé deux ans sur le circuit mondial puis a abandonné. En 2006/2007, elle a été décorée comme meilleure surfeuse portugaise.

Aleksandra: Pourquoi as-tu quitté WT?

Joana: À l’époque, je n’ai pas vraiment apprécié ni supporté la pression qui en découlait. Pour moi, le meilleur surfeur du line-up est celui qui est le plus connecté à l’océan et vit l’instant présent avec le sourire aux lèvres – voilà le véritable esprit et le principe du surf, s’amuser et se connecter avec le élément et vous-même.

A: Qu’as-tu fait après avoir quitté le WT?

J: J’ai réussi à garder un sponsor et j’ai surfé gratuitement pendant quelques années avec mes filles. Nous avons surfé dans le monde entier, réalisé des vidéos et profité de la vie.

A: Est-ce à ce moment-là que tu t’es dit que tu aimerais surfer sur de plus grosses vagues?

J: En fait, même lorsque j’étais adolescente, je m’amusais plus dans les grosses vagues, mais un jour, il y a environ 5 ans, j’étais à Nazare et j’ai vu Garrett McNamara surfer plus de 20 mètres et je me suis dit que je pouvais y arriver… Plus tard cette année-là, je suis allée à Peniche et j’ai surfé sur ce qui s’est avéré être la plus grosse vague de cette houle. (Elle a été nominée pour les Billabong XXL Awards pour cette vague – voir ci-dessous).

A: Es-tu devenue accro à l’adrénaline ou autre chose qui te pousses à surfer de très grosses vagues?

J: Je suppose que c’est le désir de tester mes limites et de vivre pleinement l’instant présent, parce que, littéralement, votre vie en dépend. Surfer des grosses vagues m’a aussi appris à me faire confiance, à écouter mon intuition et mon corps.

A: Qu’en est-il de la peur? Quel rôle penses-tu que cela joue et comment tu la gères?

J: La peur est une bonne chose, ça te garde alerte et ça aiguise ton instinct; La panique, par contre, peut être mortelle, car elle te paralyse totalement. Pour moi, c’est la respiration qui m’empêche de sombrer dans le trou noir de la panique – je me remémore la respiration et cela fait des miracles pour mieux gérer mon esprit et mon corps.

Alors que nous enchaînons les bières, Joana me raconte une histoire personnelle douloureuse qu’elle a vécu et qu’elle a su surmonter en en parlant et en partageant avec ses proches. Est-ce que le surf de gros et ce face à face avec l’océan lui a donné la confiance et lui a permis de se libérer de ce fardeau de son adolescence ? Il semble que, comme dans le cas d’une grosse vague, où elle cherche un point d’équilibre entre la vie et la mort, elle tend constamment à retrouver cet équilibre dans sa vie. Parfois, elle échoue et les vieux démons prennent le dessus, d’autres fois, elle réussit et étonne le spectateur avec l’ouverture d’esprit et la sagesse d’un moine tibétain.

Quel est le rôle du surf, et en particulier du surf de gros, dans cette bataille constante? Une évasion, un temple offrant le calme? Une drogue qui la remplit de vie quand elle surfe du gros mais qui lui donne l’effet d’un sevrage brutal une fois qu’elle a fini? Un lieu de solitude et de contemplation? Une source de pure joie rempli ses journées? Ou peut-être tout cela en même temps…

A: En parlant des rituels, je me souviens d’avoir regardé l’entretien avec Dave Rastovich, qui disait qu’il boit un peu d’eau de mer chaque fois qu’il se rend au surf: il croit que cela l’aide à se connecter à l’élément environnant. As-tu tes rituels à toi, en particulier lorsque tu surfes du gros?

J: Je fais beaucoup de pranayama pour respirer et méditer les jours qui précèdent Le grand jour – cela me permet de retrouver le bon état d’esprit et de rétablir les liens avec moi-même – ce que je trouve crucial pour ma performance le moment venu.

A: Il y a beaucoup de discussions en ce moment sur l’égalité dans le surf, et sur le fait que, pour réussir et être sponsorisée, une surfeuse doit présenter une image spécifique et posséder certains attributs physiques remarquables. Trouves-tu qu’il est plus difficile d’être une surfeuse féminine?

J: En termes de capacité, je pense qu’une fois dans l’eau, la peur nous rend tous égaux. Cela devient un peu plus compliqué avec les sponsors, mais, je crois que cela vient principalement que le surf féminin a une part moins développée et plus spécialisée dans l’industrie du surf. Je suis reconnaissante et contente d’être soutenue par certaines marques et sociétés portugaises locales, qui m’aident en me fournissant du matériel, mais pour être honnête, cela devient de plus en plus difficile chaque année.

Je demande si l’école de surf qu’elle dirige fournit suffisamment de moyens financiers pour subvenir à ses besoins. “Oui, l’école me permet de vivre de ce que j’aime : faire et partager mon amour pour l’océan et, espérons-le, mes connaissances avec ceux qui font leurs premiers pas en surf.”

Nous restons fidèles à nos bières et continuons de parler, rejointes par Camila, la copine de surf de Joana, et sa mère. À ce stade, la plage n’est éclairée que par une énorme lune suspendue au-dessus de nos têtes. Le café est à moitié vide, alors que les touristes et les habitants échangent leurs combinaisons pour quelque chose de plus chic (pensez shorts et sweats à capuche) et commencent à remplir les nombreux restaurants du centre-ville d’Ericeira.

La conversation dévie naturellement vers des sujets plus personnels, probablement l’effet secondaire des bières consommées, ou peut-être le froid de la soirée au bord la mer qui nécessite de se réchauffé. Nous partageons quelques histoires personnelles, nous discutons de la façon dont la belle région préservée dans laquelle nous nous trouvons est maintenant menacée en raison de nouveaux développements en pour-parler, malgré son statut unique; nous nous tournons vers des choses spirituelles et, après une longue discussion, nous concluons que l’ouverture d’esprit et la grandeur de coeur devraient être des outils pour faire la différence dans ce monde. Joana dit tout à coup: “Vous savez, j’ai le sentiment de mourir dans l’océan”. Elle n’a aucune peur ni tristesse dans son récit, mais du calme et un sentiment presque mystique. “Ce n’est pas la pire des choses à faire”, conclut-je – “faire quelque chose que tu aimes”.

Alors que nous nous détendons, maintenant transies jusqu’aux os, mais légères et avec le sentiment d’être connectée l’une à l’autre qui nous réchauffe de l’intérieur, j’ai le sentiment que j’ai à peine effleuré la surface de l’histoire de Joana, une histoire pas si simple où bien-sûr le surf à son rôle à jouer.