Surf et pleine conscience

ou comment le surf peut modifier notre façon d’appréhender le monde

Une interview de Claire Berthomieu

Claire Berthomieu, spécialisée en sciences de l’éducation, s’intéresse au surf comme objet d’étude, et a cherché à comprendre comment il peut changer notre façon d’appréhender le monde et influencer nos choix.

Pourquoi le surf comme sujet d’étude ?

Ce qui me semblait intéressant, c’est que la pratique du surf demande un état de conscience très particulier qui a pour objectif une sensation satisfaisante d’harmonie et d’équilibre avec l’océan. Je l’appréhende dans sa globalité : sa culture, le mode de vie qu’il véhicule et les pratiques innovantes qu’il propose. Je voulais interroger la pratique du surf afin de comprendre, entre autre, si la disposition mentale du surfeur est comparable à l’état recherché de Pleine Conscience, tel qu’il est décrit par le bouddhisme et les écoles modernes de la mindfulness. J’ai par ailleurs cherché à déterminer si cet état de pleine conscience pouvait impacter la créativité et les innovations éco-responsables de l’industrie du surf.

De quel constat es-tu partie ?

Du constat global en matière d’écologie. La situation écologique actuelle engendrée par la société moderne est suffisamment alarmante pour être considérée comme urgente à résoudre, dans le sens où elle menace la qualité de vie de l’espèce humaine, si ce n’est sa survie même. Pour le monde du surf, la pollution maritime par les hydrocarbures, et, surtout, l’accumulation des déchets plastiques, sont particulièrement sensibles. Il faut réfléchir à une période de transition vers une écologique humaine et industrielle qui s’invente au travers, par exemple, de l’économie circulaire, les énergies renouvelables et le bio-mimétisme. Afin d’avancer dans ces directions, l’Homme contemporain doit comprendre le fonctionnement de la nature et des environnements dans lesquels il évolue, et ce afin d’être capable de proposer des innovations technologiques pertinentes.

Quel rapport avec le surfeur ?

Le surfeur doit s’informer des conditions météorologiques, analyser le plan d’eau, le comprendre en observant les mouvements et les forces, observer longuement le sens du vent et le cycle des vagues. Il doit adapter chacun de ses gestes et choisir le moment le plus propice à son take off. Enfin, il doit établir et maintenir son équilibre physique, ses appuis, sa concentration, etc.

Cela nécessite d’être pleinement concentré afin de ne pas tomber. Tous ses sens sont en éveil car il est en interaction immédiate avec un élément en mouvement. C’est un apprentissage très long, et ce temps passé par les surfeurs à observer le mouvement des vagues avant de s’y lancer pourrait être assimilé à ce que les bouddhistes appellent la pratique de la contemplation que l’on retrouve dans les philosophies orientales, les pratiques de la méditation, du yoga, etc.

Qu’est-ce que la pleine conscience ?

D’après le Dr. Jon Kabat-Zinn, père de l’école de la mindfulness moderne et de la Mindful Based Stress Reduction et qui a longuement étudié le bouddhisme et les philosophies orientales, la Pleine Conscience est la présence juste qui consiste à ramener son attention uniquement sur l’instant présent.

On retrouve cet état de pleine conscience dans la tradition bouddhiste, le Bouddha a bien insisté sur le fait qu’il ne se présentait ni comme un dieu, ni comme le messager d’un dieu et que l’éveil n’était pas le résultat d’un processus ou d’un agent surnaturel, mais plutôt le résultat d’une attention particulière à la nature de l’esprit humain, et qu’elle pourrait être redécouverte par n’importe qui. Le Bouddha explique ainsi que la Pleine Conscience est la vision directe de la réalité ultime en toute chose. C’est une conscience vigilante de ses propres pensées qui est censée libérer l’homme et l’aider à un éveil spirituel.

En bref la pleine conscience est un état d’être qui ouvre à une vision complète et évidente de tout ce qui anime ses interactions avec son environnement. Cet état ne peut être atteint que lorsque l’individu aura appris à se servir de tous ses sens de façon harmonieuse et équilibrée, ce qui est très loin de notre culture occidentale moderne où l’homme ne sait plus lire ce qui anime le vivant autour de lui, car il s’est progressivement séparé de la relation symbiotique qu’il pourrait vivre avec la nature, le biologique, le vivant et son environnement.

L’Homme moderne occidental, après avoir su développer des technologies d’une finesse scientifique impressionnante, doit maintenant savoir atteindre l’état de Pleine Conscience pour se ré-harmoniser avec son environnement.

De quelle façon as-tu interrogé la pratique du surf ?

Je me suis demandée en quoi la pratique du surf apportait un état proche de la Pleine Conscience qui génèrerait, au sein de son industrie, une forme de créativité propice aux innovations pour la transition écologique et le développement durable. J’ai essayé de répondre à cette question en interrogeant directement les acteurs du surf. Il est apparu que la lecture du plan d’eau et du mouvement des vagues, ainsi que l’anticipation de leur déferlement pour se positionner, primordiales pour réussir à prendre la vague et surfer, donnent à penser que l’œil du surfeur est perpétuellement sollicité. Il analyse en permanence les vagues, un modèle mathématique naturel complexe de type fractal, et cela induit une interprétation quasi instantanée des probabilités de déferlement de la vague, et une prise de décision elle aussi très rapide.

Un surfeur qui pratique depuis longtemps et dans des conditions variées, pourrait avoir une capacité non-consciente, voire réflexe, d’analyse probabiliste.

Par ailleurs, s’immerger de façon très régulière semble avoir un impact positif sur notre bien-être physique. Cela permet aussi de se connecter aux éléments naturels. Cette sensation d’unité ressentie avec la nature lors de la pratique du surf pourrait être à l’origine d’un développement plus important de la conscience écologique. Seul le monde à l’eau peut entraver l’expérience et le besoin d’être seul pour la ressentir.

La bonne forme physique participe aussi à mieux vivre son surf et atteindre l’état de Pleine Conscience. L’éco-sensibilité semble accrue par la pratique du surf, de par les liens qu’entretiennent cette pratique avec les éléments naturels, tout comme la créativité. En effet, la Pleine Conscience réduit la rigidité cognitive, les études le montrent. La pratique induirait plutôt un état qui permet la pensée divergente, sans censure, c’est-à-dire un mode de pensée improvisateur, permettant à de nombreuses nouvelles idées d’émerger. Mais il faudra réaliser encore d’autres études pour approfondir cette recherche et les semblants de réponses qui en ressortent.

Concrètement comment atteint-t-on l’état de plein conscience, en surf ou au travers d’une autre   pratique ?

La pratique de la Pleine Conscience, comme je l’ai dit tout à l’heure, consiste à maintenir son attention sur l’instant présent et à se connecter aux sensations qui se présentent à nous. Le surfeur, quand il va à l’eau, oublie ses soucis ; sa pratique lui permet une totale déconnexion avec les soucis de la vie, le trop plein d’information, le stress du quotidien. Il est à l’écoute des éléments naturels dans lesquels il s’immerge, obligé de focaliser sur ses sensations et son environnement immédiat. Cette immersion chasse toutes les pensées extérieures, et il peut être entièrement à ce qu’il est train de vivre et de ressentir. D’une manière similaire, la pratique de la méditation a pour but d’observer les sensations sans les juger. Elle expérimente le corps et l’esprit, le conscient et l’inconscient, dans le but de se purifier, de se délester. Il ne s’agit donc pas de ne penser à rien, mais de cibler son attention sur des éléments précis, son souffle par exemple, ou, au contraire, de laisser venir à soi, dans l’ordre de leur arrivée, les éléments de l’instant présent (sons, pensées, souvenirs, sensations etc.). Comme le dit le psychiatre Christophe André, «c’est prendre le temps de s’arrêter de faire pour être. Si nous ne prenons pas garde à nous créer des espaces protégés, privilégiés, nous allons nous transformer en machines à faire. La vie en pleine conscience, c’est tout simplement ces moments où l’on s’arrête. Où l’on prend le temps de respirer et de s’apercevoir que l’on est en vie, dans un monde passionnant. Bien sûr qu’il est important d’agir. Mais sans oublier le pourquoi. L’idée de la pleine conscience, c’est tout simplement de se rendre plus présent à sa propre vie».

En surf, l’idée n’est pas de s’arrêter de faire, mais d’être habité par ce que l’on fait. La présence à notre action, par opposition à la dispersion de nos pensées dans l’hyperactivité, est propice au bien-être. Il faut se reconnecter à son intériorité dans un monde où nous sommes au contraire tournés vers les autres au travers de l’image, notamment celle véhiculée par nos réseaux sociaux.

En surf, la pratique, finalement, nous oblige quelque part à cette pleine conscience. En dehors de l’activité physique, ce n’est pas si simple, la pratique de la Pleine Conscience nécessite de s’entrainer. C’est une « écologie personnelle » qui nous aide à sortir du pilotage automatique qui régit nos vies. En dehors du surf, on peut pratiquer la Pleine Conscience en se concentrant sur sa respiration pendant quelques minutes.

Si on travaille en ce sens, il semble que l’esprit s’éveille à plus de créativité et à une conscience plus aigüe de l’environnement, deux choses qui peuvent aussi apporter de la satisfaction et du bonheur.

Photo : Olivier Sorondo

En extra, voici le trailer d’un petit film en pleine campagne de crowfunding qui traite du même sujet. 5 surfeuses de Grande Bretagne et une spécialiste en neurosciences réfléchissent sur la conscience de soi, toute générations confondues, et explorent ce qui nous rend heureux. Elles explorent la découverte de connexions communes au travers d’expériences de vies différentes.