The waves,

une oeuvre emblématique de Thierry Kuntzel

par Frédérique Seyral

The waves est une installation vidéo interactive de Thierry Kuntzel datant de 2002. Dans cette œuvre, l’artiste filme le mouvement des vagues, le flux et le reflux incessants de la mer tandis que l’on peut entendre la chanson It was a very good year de Frank Sinatra. Lorsque l’on s’approche de l’écran, le mouvement des vagues ralentit puis se suspend : l’image animée, colorée et sonore, laisse place à une image figée, muette, en noir et blanc. Les vagues du petit film projeté sont toujours les mêmes, mais leur rythme varie en fonction de la vitesse de déplacement du spectateur et de sa proximité avec l’oeuvre. Les vagues et le spectateur se font face dans un dialogue que l’on peut, au premier abord, penser unique, intime. En se déplaçant, le spectateur altère le cours du temps, tente de posséder l’image, mais plus il l’approche plus celle-ci s’enferme dans une stase mortifère. Fantasme de possession, pulsion du tout voir qui le pousse à avancer, le voici tellement près de l’image qu’il ne peut plus la voir dans son intégralité ; le piège se referme.

Mais l’œuvre de Kuntzel est plus complexe qu’il n’y paraît. Si plusieurs spectateurs se trouvent dans la pièce, seul celui qui est le plus près de l’écran interagit avec l’image. L’installation de Thierry Kuntzel nous isole donc forcément. Nous sommes toujours seul face à la vague -étrange sentiment que tout surfeur connaît-, instant de vérité, prise de risque. Il faut se confronter à cette proximité pour dialoguer avec l’oeuvre. Mais en même temps, les spectateurs présents dans la pièce sont rapidement contraints de composer avec les autres en évaluant la distance qui sépare chacun d’entre eux de l’écran. Rivalité. Rapports de force entre actifs et passifs. L’installation influe sur la relation des spectateurs entre eux, dans la mesure où chaque mouvement, aussi infime soit-il, modifie l’œuvre, engage chaque spectateur vis à vis des autres et de la vague.

Enfin, lorsque le spectateur est seul dans la pièce, il ne peut savoir que son approche va annihiler le mouvement, va le suspendre, et pourtant, cette stase à venir qu’il ne peut imaginer, l’attire inexorablement. Il y a dans cette œuvre un bouleversement qui touche aux fondements de l’humanité, nous interagissons sur notre environnement et nous avançons tous inexorablement vers notre mort.

Le titre, The waves, fait référence à l’œuvre de Virginia Woolf. Dans l’océan, dans la matière même des vagues, eau, écume, les personnages, les individualités se dissolvent, ne deviennent plus que des sensations, tout comme la vie de Virginia Woolf, toujours au bord du gouffre, toujours au bord de la noyade (elle mourut ainsi), partagé entre le désir de savoir et de voir, la peur de l’inconnu, l’extase de la découverte et de la connaissance, la frustration de ne pouvoir tout embrasser.